Intro

Les forêts des Prokletije

Nous entrons dans de profondes gorges, celles de la Cijevna, ou vallée du Cem. Au fond de celles-ci se trouvent les deux premiers villages de notre traversée des Prokletije : Lepushë et Vermosh, tout au fond de la vallée, à quelques encablures de la frontière monténégrine. Lorsque nous passons à Lepushë, dans la nuit noire albanaise, j’essaie de percevoir la limite d’enneigement. Tous les indices sont bons à prendre, notamment les restes du déneigement sur le bas-côté de la route. Plus nous montons, plus cette neige est présente. Il me semble que nous pourrons skier jusqu’au village.

Premiers contacts avec la forêt albanaise, que j’avais d’emblée identifié comme un point critique et incertain quand j’avais conçu l’itinéraire. Nous remontons une crête, mais je me rends bien compte que le sommet qu’elle permet d’atteindre ne nous offrira pas une descente évidente. Alors nous nous déportons pour une longue traversée vers l’ouest. Ainsi, nous rejoignons les pentes de Maja e Grebenit (1841 m), depuis lequel la descente semble beaucoup plus évidente. Elle s’étire le long d’une crête dégarnie, mais où la forêt tente de coloniser de part et d’autre. La neige, juste décaillée, est excellente.

Au fil des jours, les Prokletije révèlent leurs contrastes. La vallée qui accueille le village de Vusanje est ouverte et moins austère que Škala. Un peu plus basse en altitude, le printemps s’y est durablement installé. Une belle rivière à truite y coule. Ça fait du bien de retrouver aussi cette ambiance moins austère, et parfois pesante des versants abruptes des Prokletije. Le repas est servi sur la table, disposée entre la cuisine et le coin télé. Une chaîne d’info en continue diffuse des images terribles de la guerre au Moyen-Orient. La matérialité de ce conflit qui vient d’éclater nous apparait en pleine face, avec le concours de ces images animées d’une violence inouïe.

Informations

Pays : Albanie, Monténégro et Kosovo
Ville d’accès et de retour : Dürres, Albanie
Durée et période : 10 jours, dont 8 jours de ski, début mars 2026
Forme du raid : traversée de massif
Distance et dénivelés parcourus : 120km et 10600m de D+
Type d’hébergement : guest-houses
Participants : Anna, Anne-Laure, Arnaud, Aurélien et Damien
Encadrant : Yann Borgnet, guide de haute montagne

Carte de la traversée à ski des Prokletije entre Albanie, Monténégro et Kosovo
Itinéraire

8 jours de traversée

Jour 1 – Vermosh → Lëpushë, première entrée à ski dans les Prokletije
Jour 2 – Lëpushë → Škala, par le Maja e Vajushë et les forêts albanaises
Jour 3 – Škala → Vusanje, retour au Monténégro par les cols et les couloirs
Jour 4 – Vusanje → Valbonë, bascule vers l’Albanie par le Maja e Rosit
Jour 5 – Valbonë → Çerem, entre combes ouvertes, forêts et villages reculés
Jour 6 – Çerem → Gacaferi, longue étape sur la crête frontière vers le Kosovo
Jour 7 – Gacaferi → Babino Polje, grands vallons et retour côté monténégrin
Jour 8 – Babino Polje → Čakor, dernière traversée avant le retour vers Durrës

Le récit de l'aventure
Traverser les Prokletije à ski, entre Albanie, Monténégro et Kosovo, c’était accepter une part d’incertitude permanente. Frontières, forêts, enneigement, reliefs invisibles sur la carte : chaque journée demandait d’improviser avec le terrain. Mais c’est justement ce qui rend ces montagnes si fascinantes.
Lire le récit complet

D’Igoumenitsa aux Prokletije

On peut dire que ce nouveau voyage, enchaîné à la suite de la Grèce, a commencé à Igoumenitsa. D’ici, avec Aurélien, qui poursuit avec moi, nous avions plusieurs options. Ma préférée, plus cavalière, consistait à passer la frontière via l’île de Corfu, en prenant le ferry pour Corfù dès ce soir, puis à reprendre un second ferry pour Saranda tôt le lendemain. Mais nous n’avons pas le courage, et préférons tenir compagnie à Iris, qui reprend son ferry tard dans la soirée. L’autre solution consiste à prendre un bus d’Igoumenitsa à Saranda. Il y a justement une option avec un bus passant tôt le matin pour nous déposer. Ainsi, dès 4h30, nous nous tenons au point indiqué par la compagnie de bus. Le chauffeur m’a envoyé sa position en direct et je ne comprends pas vraiment pourquoi il s’est arrêté au centre d’Igoumenitsa, à quelques encablures du point où nous attendons.

Je comprendrai cette attente un peu plus tard, lorsque nous arriverons à la frontière gréco-albanaise. La barrière est fermée. La frontière est fermée la nuit et n’ouvre qu’à 8h. Une frontière fermée. En tant qu’Européens, membres de l’espace Schengen et de l’Union européenne, cela nous paraît étrange. Mais en passant de la Grèce à l’Albanie, nous sortons effectivement de l’UE. Il nous faut sortir du bus et montrer nos passeports. Deux fois plutôt qu’une : une première fois côté grec, puis une seconde fois côté albanais. Je vois le timing avancer. Je pensais pourtant avoir une marge considérable. Mais à mesure que nous nous approchons de Saranda, je vois cette marge fondre à vue d’œil. À présent, je regarde frénétiquement le GPS et je sens que notre seconde correspondance va nous passer sous le nez. En arrivant à Saranda, nous patientons quelques minutes, puis une solution est toute trouvée. Ici, il n’y a jamais de problème. Nous montons dans un taxi et rejoignons le bus que nous devions prendre, qui nous attend quelques kilomètres plus loin. Il nous faudra encore plusieurs heures pour rejoindre Tirana puis Shkodër, où Pedro nous attend avec son gros bus Mercedes. C’est avec lui que nous finirons cette longue traversée de l’Albanie.

Nous entrons dans les profondes gorges de la Cijevna, ou vallée du Cem. Au fond de celles-ci se trouvent les deux premiers villages de notre traversée des Prokletije : Lepushë et Vermosh. Lorsque nous passons à Lepushë, dans la nuit noire albanaise, j’essaie de percevoir la limite d’enneigement. Tous les indices sont bons à prendre, notamment les restes du déneigement sur le bas-côté de la route. Plus nous montons, plus cette neige est présente. Voilà une bonne nouvelle : la limite d’enneigement est bien plus basse qu’en Grèce.

Vermosh

Ce soir, nous dormons à Vermosh. Mère et fille nous accueillent dans une guest house que nous pourrions, chez nous, décrire comme un agriturismo. Ici, il y a des poules dehors et des moutons dans l’étable.

Ce matin, c’est la jeune fille qui s’occupe de notre petit déjeuner. C’est d’ailleurs elle qui parle français. Elle nous sert une sorte de pancake frit, avec un petit goût de reviens-y.

Lorsqu’on lui demande son âge, nous sommes tous surpris : elle n’a que 14 ans et déjà une maturité qui laisse pantois.

Vermosh ne compte pas de centre-bourg. Les maisons sont dispersées dans un fond de vallée, à présent complètement déneigé.

Je craignais que les forêts soient trop denses pour pouvoir skier. C’est en partie le cas.

Alors nous nous déportons pour une longue traversée vers l’ouest. Ainsi, nous rejoignons les pentes de Maja e Grebenit (1841 m), depuis lequel la descente semble beaucoup plus évidente.

Elle s’étire le long d’une crête dégarnie, mais où la forêt tente de coloniser de part et d’autre. La neige, juste décaillée, est excellente.

Étonnamment, Aurélien n’est plus dans mes skis. Puis arrive la nouvelle que je redoute : il s’est fait un claquage au mollet.

Contre toute attente, nous skions jusqu’au portail de la guest house.

Paolo nous accueille. Un grand gaillard qui m’a beaucoup aidé pour organiser ce voyage.

Le repas qu’il nous propose est excellent, largement inspiré de la cuisine grecque. Mention spéciale aux aubergines cuites au four.

Lëpushë – Škala

Ce matin, les nouvelles ne sont pas bonnes. Aurélien jette l’éponge, au moins pour aujourd’hui.

Nous prenons le chemin du Maja e Vajushë, un sommet qui semble classique à ski à la vue des nombreuses traces.

Du sommet, la vue est fantastique. Nous sommes au cœur de ce massif si impressionnant que sont les Prokletije.

La pente sud, raide et continue, semble délicieuse. Changement de plan, nous allons en profiter et nous aviserons ensuite.

Je tente une traversée. Il n’y a rien d’évident sur la carte, mais j’ai comme le sentiment que cela peut passer.

Nous traversons une petite forêt malcommode et nous retrouvons dans un couloir encore au-dessus d’une barre rocheuse.

En bas du pierrier, la forêt de hêtres est tellement dense que nous sommes contraints de déchausser.

Nous arrivons finalement à ski au petit village de Škala, où nous retrouvons Aurélien.

La table se remplit de mets : salade tomate concombre, viande, et une sorte de tourte aux épinards et à la viande.

Le retour d’Aurélien

Nous avons réussi à négocier un petit déjeuner à 6h30.

Encore une fois, la forêt devient trop dense. Il nous faut déchausser, pousser les branches sur le côté, tant bien que mal.

Je pose un brin de corde pour aider le groupe à franchir un ressaut rocheux.

Nous sortons bientôt de la forêt.

Du col, un grand couloir large et raide permet de basculer sur Vusanje.

Le sentier indiqué sur la carte n’est pas là, mais nous commençons à nous y habituer.

Plusieurs cratères circulaires successifs au cœur de la forêt nous interpellent.

La vallée qui accueille le village de Vusanje est ouverte et moins austère que Škala.

Le repas est servi sur la table, disposée entre la cuisine et le coin télé.

Vers Valbonë

J’aime les matins avant l’aurore.

Nous repartons de Vusanje par une route carrossable, mais bientôt, nous devons renouer avec la forêt monténégrine.

Lorsqu’un éclair frappe juste au-dessus de la pente que nous sommes en train de remonter, je comprends qu’un orage éclate.

Heureusement, le ciel se déchire ensuite et la visibilité revient.

Nous remontons une vaste combe jusqu’au col Čafa e Furumit puis au Maja e Rosit (2522 m).

Une délicieuse neige de printemps agrémente cette nouvelle descente.

Le potentiel de ski de randonnée est énorme ici.

Cerem et Gacaferi

Nous repartons en baskets.

Comme souvent lors de cette traversée, la forêt s’avère être le point problématique.

Après plusieurs hésitations d’itinéraire, nous rejoignons finalement une piste forestière enneigée jusqu’au village de Cerem.

Le salon est une petite cabane en bois dont le plancher penche légèrement, chauffée par un petit poêle à bois.

Le repas est gargantuesque.

Le lendemain, une longue journée nous mène jusqu’à Gacaferi, versant kosovar.

Le refuge de Gacaferi est remarquable.

Babino Polje

Du sommet se déploie sous nos skis la longue vallée de Babino Polje.

Par contre, une ceinture de sapins continue barre l’accès au fond du vallon.

Le hameau de Babino Polje compte seulement quelques maisons.

Nous sommes accueillis par un jeune couple. Elle est enceinte, au terme, de leur quatrième enfant.

Tout semble ici fait à la va-vite, et cela me pose question.

Quand bien même, nous sommes bien reçus.

Dans la petite véranda vitrée, nous passons l’après-midi à jouer aux cartes.

Retour vers l’Italie

Avant de partir, on nous remet un précieux sésame : le papier qui nous autorise à entrer au Monténégro depuis l’Albanie sans passer par un poste frontière officiel.

Nous montons au sommet du Starac par des pentes douces puis suivons une large épaule jusqu’au sommet.

Du sommet, nous basculons en versant nord pour skier une délicieuse petite couche de poudreuse sur fond dur.

Damien vient pourtant de se prendre un beau vol et se déboîte l’épaule.

En bas de la forêt, nous rejoignons la route du col de Čakor, point de départ de Michel et Périllat lors de leur grand raid à skis des années 80.

Bientôt, une voiture de police nous attend sur la route.

Le taxi nous ramène jusqu’à Durrës. Puis viennent le ferry, Bari, les trains italiens, Milan, Novara.

Encore une longue traversée logistique pour refermer cette traversée des Prokletije.

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