Carnet de voyage

BERNINA

Tour du massif

Fin avril – début mai 2026·4 jours·71,9 km·D+ 6400 m·D− 7300 m

Un vaste cirque glaciaire sous le Piz Palü.

Un tour glaciaire entre Engadine et Italie

Depuis plusieurs hivers, le massif de la Bernina me donnait des envies d'exploration à ski. Pour ce dernier grand raid de la saison 2026, une fenêtre météo de quatre jours a enfin permis de partir : Diavolezza, la Fortezza, Boval, les glaciers suspendus, les moraines et les bivouacs d'altitude.

Informations

Pays
Suisse / Italie
Région
Engadine / Lombardie
Massif
Bernina
Période
fin avril – début mai 2026
Durée
4 jours
Distance
71,9 km
D+
6400 m
D−
7300 m

Itinéraire

4 jours autour du massif de la Bernina.

Reconstruit à partir de la trace GPS réelle du raid : Diavolezza, la Fortezza, le refuge Boval, le glacier de Tschierva, le Pizzo Bernina et le Piz Palü.

Carte interactive — zoom volontairement limité.

J1

Diavolezza → Chamanna da Boval

Vadret Pers · Vadret da la Fortezza · Fortezza · Vadret da Morteratsch

Depuis la station supérieure de Diavolezza, descente sur le Vadret Pers, puis traversée du glacier vers le pied de la Fortezza. Remontée du Vadret da la Fortezza et franchissement de l'arête de la Fortezza, avant une longue descente vers le bassin du Vadret da Morteratsch. Traversée du glacier puis remontée de la moraine jusqu'à la Chamanna da Boval, à 2 495 m.

10,9 kmD+ 850 mD− 1330 m

J2

Chamanna da Boval → Bivacco Agostino Parravicini

Fuorcla Misaun · Fuorcla da Boval · Chamanna da Tschierva · Fuorcla da la Sella

De Boval, remontée vers le Vadret Boval puis franchissement de la Fuorcla Misaun. La trace poursuit vers la Fuorcla da Boval, autour de 3 346 m, puis bascule sur le Vadrettin da Tschierva pour rejoindre exactement la Chamanna da Tschierva. Après être redescendus dans le système glaciaire de Tschierva/Roseg, longue traversée vers le sud et remontée à la Fuorcla da la Sella, à 3 253 m. De là, passage côté italien jusqu'au Bivacco Agostino Parravicini, perché à 3 183 m au-dessus de la Vedretta di Scerscen Superiore.

21,1 kmD+ 2220 mD− 1540 m

J3

Bivacco Parravicini → Bivacco Pansera, via le Piz Bernina

Vedretta di Scerscen Superiore · Passo Marinelli Occidentale · Bivacco Pansera · Pass dal Zupò · La Spedla · Piz Bernina · Fuorcla Bellavista

Depuis Parravicini, traversée de la Vedretta di Scerscen Superiore vers le Passo Marinelli Occidentale. La trace poursuit vers l'est jusqu'au secteur du Bivacco Pansera, atteint une première fois en cours de journée, puis entame une grande boucle d'altitude : remontée vers le Pass dal Zupò, traversée du secteur de Cresta Guzza, puis voie normale du Bernina par La Spedla — l'épaule italienne à environ 4 020 m — avant d'atteindre précisément le Piz Bernina, point culminant du raid à 4 048 m. Après le sommet, retour vers l'est sur le haut massif, puis traversée jusqu'à la Fuorcla Bellavista et retour au Bivacco Pansera, où la trace s'interrompt pour la nuit à environ 3 540 m.

25,4 kmD+ 2600 mD− 2250 m

J4

Bivacco Pansera → Bernina Diavolezza

Piz Spinas · traversée du Piz Palü · Vadret Pers

Départ avant l'aube depuis le Bivacco Pansera. Remontée vers la crête occidentale du massif du Palü, en passant par le secteur du Piz Spinas, puis traversée du Piz Palü : la trace atteint précisément son sommet central autour de 3 900 m, puis poursuit vers son sommet oriental. Longue descente ensuite sur le versant nord, par le système glaciaire du Vadret Pers, avant de rejoindre Bernina Diavolezza, dans la vallée, à environ 2 090 m — la gare aval, et non la station supérieure de Diavolezza (2 978 m).

14,5 kmD+ 730 mD− 2180 m

Le récit

Le récit complet

Cela fait au moins trois hivers que ce petit massif à l'Est des Alpes me donne des envies d'exploration à ski, et j'avais multiplié, chaque année, les tracés possibles sur mon application cartographique, partant parfois de St-Moritz ou de Diavolezza en Suisse, parfois de Campo Moro, en Italie.

Et puis vient ce dernier grand raid de la saison 2026, où je dois partager une expérience avec deux frères jumeaux, qui fêtent leurs quatre décennies, à cheval sur les mois d'avril et de mai. Je lance en pâture cette idée. Le caractère lointain du lieu ne semble pas les effrayer et le créneau météo se précise : une petite perturbation passe le mercredi, mais du jeudi au dimanche, le temps devient stable, avant de tourner à nouveau le lundi suivant. Une aubaine !

J1 Diavolezza → Chamanna da Boval

Lorsque nous nous garons sur le grand parking, au pied du téléphérique de Diavolezza, celui-ci est immense et presque vide. L'ambiance est printanière, seul un petit air frais nous rappelle que nous sommes venus pour skier. Il y a aussi la piste de ski, déjà descendue par quelques skieurs invétérés. Diavolezza, étrange nom. Pourquoi le diable, présent de façon suggestive dans la communication de la station, est-il ainsi convoqué pour nommer un lieu touristique ? Que diable fait-il ici ! Question sans réponse, mais plaisir non masqué de parvenir aussi rapidement au pied des glaciers. Peut-être que l'image du diable traduit à la fois la splendeur et la dangerosité de ces immenses barres de séracs qui frappent l'œil de quiconque arrivant au sommet du téléphérique, quand s'ouvre le panorama s'étendant du Piz Palü jusqu'à la Bernina, et ses innombrables glaciers suspendus et chaotiques. Peu de massifs alpins renvoient ces images. Et paradoxalement, ce caractère impressionnant est contrebalancé par la taille relativement modeste du massif, dont le tour est envisageable en trois ou quatre jours.

Nous ressentons le printemps, et peut-être même l'été, lorsque nous prenons pied sur le glacier. Il n'y a pas un souffle d'air. Sur ce glacier, il y a des millions de petites bêtes, de forme allongée et mesurant seulement quelques millimètres. C'est la première fois que je rencontre ce phénomène, non sans être surpris par leur nombre, et les capacités que ces insectes développent pour pouvoir vivre ici, dans la neige.

Nous traversons le glacier en direction d'une langue de neige, sorte d'écharpe entre les barres rocheuses. Alors que nous subissons la chaleur, je choisis presque inconsciemment un endroit ventilé pour pique-niquer : la crête issue de « Fortezza », notre objectif du jour. Elle forme une épaule confortable à remonter à ski, protégée de part et d'autre par des barres rocheuses, qui bientôt s'emparent également de la crête pour former cette fameuse « forteresse ». De là, une nouvelle écharpe nous dépose sur le glacier opposé, et à la cabane Boval, bâtie bien au-dessus de la moraine, immense ici. D'ailleurs, l'accès à la cabane semble franchir cette moraine dans sa zone de faiblesse, qui semble un peu moins raide et relativement stabilisée. Après quelques réflexions mûries sur la possibilité de remettre les peaux pour une petite remontée, au vu de la qualité de la neige inégale, nous optons sans trop hésiter pour la bière en terrasse. Mes compagnons semblent relativement inquiets à la perspective d'en manquer les prochains jours, lorsque nous serons en cabane non gardée, et ils semblent vouloir compenser de façon anticipée ce manque. Je ne peux envisager de mettre mes Gignoux en carbone dans tous ces rochers saillants et instables, alors je quitte les coques pour ne garder que les chaussons. Et c'est finalement bien plus confortable.

Le pari s'avère gagnant : une terrasse au soleil, et la solitude d'un refuge où nous serons presque seuls ce soir. Le gardien, Roberto, semble rustre d'abord. Pas très causant, mais il fait tout de même l'effort de parler un mix de français et d'anglais, pour nous amener trois grandes bières pression. Cela fait vingt-deux ans qu'il garde ce refuge après quatre années passées à la cabane Forno, et je le sens fatigué d'être là. Un ou deux ans et ce sera la retraite, pour ce moniteur de ski de Pontresina qui ne semble jamais vraiment s'arrêter de travailler. Il attend également deux personnes des pays de l'Est qui ont réservé, mais qui ne semblent pas honorer leur engagement, une attitude qui semble rendre notre hôte résigné, qui les qualifie de « stupid people ». Un comportement qui n'a cessé de prendre de l'importance ces dernières années, peut-être aidé par la facilité et la déshumanisation des échanges permettant d'effectuer des réservations en refuge. Nous ne sommes donc que trois dans le réfectoire, avec un service aux petits oignons et un menu « à la suisse », la soupe étant toujours suivie de salade verte, et le dessert, à base de meringue.

J2 Chamanna da Boval → Bivacco Agostino Parravicini

Quand nous descendons au réfectoire, à 6 h, les deux autres skieurs arrivés tard la veille sont déjà repartis. Inconsciemment, cette journée me stresse. Je ne sais si c'est à cause de sa longueur, associée au fait que je ne connaisse pas vraiment mes compagnons, ou l'inconnue des passages et du versant opposé, où en 2024 un gigantesque écroulement a balayé le Vadret de Tschierva. L'enneigement est tout juste pour rejoindre la combe issue du Piz Misaun. Le passage de la Forcia Misaun est une écharpe de neige, pour partie exposée et, d'en bas, peu accueillante. Yannaël et Erwan sont peu à l'aise dans ce passage, et je les sens d'emblée interrogatifs sur ma stratégie et mes choix d'itinéraire. Je préfère remonter l'écharpe depuis le bas, et ne pas tenter de prendre la pente de neige qui semble offrir un raccourci. De la brèche, un pierrier, puis un chemin déneigé et équipé de câbles traverse au milieu d'une barre rocheuse. Enfin un glacier débonnaire !

De la Fuorcia Tschierva, la neige manque encore, et le versant dans lequel nous basculons, sur l'imposant Vadret Tschierva, est immense et minéral. Comme repéré la veille au soir sur les images satellite, nous allons devoir franchir la moraine à pied. La neige est déjà rare dans la première partie de la descente, mais nous nous en sortons bien. Jusqu'au moment où la pente devient vraiment plus raide, facilitant la fonte de la neige. Et complexifiant notre progression. Des pentes instables, certes raides, mais si simples à descendre avec les skis aux pieds, deviennent rapidement un calvaire en chaussures de ski. Nous rejoignons un sentier, et descendons vers un inconnu qui me semble de plus en plus incertain, à mesure que le terrain sous nos pieds se découvre. Après avoir franchi une barre rocheuse à l'aide d'une chaîne, je pars en repérage. On distingue clairement une trace de ski sur le glacier, juste en face de nous, et je me demande bien où ces skieurs ont pu y prendre pied. Après une traversée le long d'une vague sente, je me retrouve face à un goulet morainique, infranchissable. Je commence à être très perplexe quant à la suite du parcours, parce que ce qui s'ouvre à mon regard est particulièrement chaotique. Je change de mode d'action. À présent, nous allons concevoir la suite du programme problème après problème, en tentant de poser sur la table toutes les options possibles. Rejoindre le refuge Tschierva, pique-niquer et aviser ensuite. Au refuge, je tente d'ouvrir chaque porte, avec l'espoir vain que le local d'hiver soit ouvert, contrairement à ce qui est indiqué sur son site internet. Toutes sont fermées, bien verrouillées, sans aucun jeu. Cette option ne fonctionne pas. Je suis en colère contre ces gardiens qui, ici comme à Coaz, n'ouvrent plus leur local d'hiver. Ces points d'urgence, zones de sécurité ou tout simplement ces haltes sauvages qui maillent la montagne sont là des lieux de composition d'expériences improvisées pour le guide que je suis, mais cette absence pour un tour de clé est frustrante.

Je pars devant avec une certaine hâte, pour repérer. Me laisser du temps pour affiner les options avant que Yannaël et Erwan arrivent. Nous suivons le sentier de descente, en direction de la moraine. Celui-ci bifurque juste avant, mais une sente s'échappe vers elle, donnant le sentiment d'un point de passage possible. La moraine est raide, mais franchissable. Il est ainsi possible de rejoindre une pente de neige intermittente en face, et de là, la partie supérieure de la zone plate du glacier de Tschierva. Sauf qu'une barre rocheuse nous en défend l'accès. Seule une minuscule écharpe moins raide semble la franchir. Si cela ne fonctionne pas, alors il nous faudra contourner par la moraine déneigée. Un petit calvaire. Après avoir un peu tourné pour trouver l'entrée de l'écharpe, je jubile de voir que mon passage fonctionne, et de savoir que le bout de ce « tunnel morainique » est proche. Pour moi mais surtout pour mes compagnons, qui lâchent du jus dans ces passages.

Portfolio

BERNINA

Tour du massif de la Bernina

Fin avril – début mai 2026 · Itinérance à ski entre glaciers, refuges et bivouacs · Photos : Yann Borgnet