J1 Diavolezza → Chamanna da Boval
Lorsque nous nous garons sur le grand parking, au pied du téléphérique de Diavolezza, celui-ci est immense et presque vide. L'ambiance est printanière, seul un petit air frais nous rappelle que nous sommes venus pour skier. Il y a aussi la piste de ski, déjà descendue par quelques skieurs invétérés. Diavolezza, étrange nom. Pourquoi le diable, présent de façon suggestive dans la communication de la station, est-il ainsi convoqué pour nommer un lieu touristique ? Que diable fait-il ici ! Question sans réponse, mais plaisir non masqué de parvenir aussi rapidement au pied des glaciers. Peut-être que l'image du diable traduit à la fois la splendeur et la dangerosité de ces immenses barres de séracs qui frappent l'œil de quiconque arrivant au sommet du téléphérique, quand s'ouvre le panorama s'étendant du Piz Palü jusqu'à la Bernina, et ses innombrables glaciers suspendus et chaotiques. Peu de massifs alpins renvoient ces images. Et paradoxalement, ce caractère impressionnant est contrebalancé par la taille relativement modeste du massif, dont le tour est envisageable en trois ou quatre jours.
Nous ressentons le printemps, et peut-être même l'été, lorsque nous prenons pied sur le glacier. Il n'y a pas un souffle d'air. Sur ce glacier, il y a des millions de petites bêtes, de forme allongée et mesurant seulement quelques millimètres. C'est la première fois que je rencontre ce phénomène, non sans être surpris par leur nombre, et les capacités que ces insectes développent pour pouvoir vivre ici, dans la neige.
Nous traversons le glacier en direction d'une langue de neige, sorte d'écharpe entre les barres rocheuses. Alors que nous subissons la chaleur, je choisis presque inconsciemment un endroit ventilé pour pique-niquer : la crête issue de « Fortezza », notre objectif du jour. Elle forme une épaule confortable à remonter à ski, protégée de part et d'autre par des barres rocheuses, qui bientôt s'emparent également de la crête pour former cette fameuse « forteresse ». De là, une nouvelle écharpe nous dépose sur le glacier opposé, et à la cabane Boval, bâtie bien au-dessus de la moraine, immense ici. D'ailleurs, l'accès à la cabane semble franchir cette moraine dans sa zone de faiblesse, qui semble un peu moins raide et relativement stabilisée. Après quelques réflexions mûries sur la possibilité de remettre les peaux pour une petite remontée, au vu de la qualité de la neige inégale, nous optons sans trop hésiter pour la bière en terrasse. Mes compagnons semblent relativement inquiets à la perspective d'en manquer les prochains jours, lorsque nous serons en cabane non gardée, et ils semblent vouloir compenser de façon anticipée ce manque. Je ne peux envisager de mettre mes Gignoux en carbone dans tous ces rochers saillants et instables, alors je quitte les coques pour ne garder que les chaussons. Et c'est finalement bien plus confortable.
Le pari s'avère gagnant : une terrasse au soleil, et la solitude d'un refuge où nous serons presque seuls ce soir. Le gardien, Roberto, semble rustre d'abord. Pas très causant, mais il fait tout de même l'effort de parler un mix de français et d'anglais, pour nous amener trois grandes bières pression. Cela fait vingt-deux ans qu'il garde ce refuge après quatre années passées à la cabane Forno, et je le sens fatigué d'être là. Un ou deux ans et ce sera la retraite, pour ce moniteur de ski de Pontresina qui ne semble jamais vraiment s'arrêter de travailler. Il attend également deux personnes des pays de l'Est qui ont réservé, mais qui ne semblent pas honorer leur engagement, une attitude qui semble rendre notre hôte résigné, qui les qualifie de « stupid people ». Un comportement qui n'a cessé de prendre de l'importance ces dernières années, peut-être aidé par la facilité et la déshumanisation des échanges permettant d'effectuer des réservations en refuge. Nous ne sommes donc que trois dans le réfectoire, avec un service aux petits oignons et un menu « à la suisse », la soupe étant toujours suivie de salade verte, et le dessert, à base de meringue.